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À Fukushima, le défi de la décontamination des terres irradiées

by News7
À Fukushima, le défi de la décontamination des terres irradiées



« J’ai senti le tremblement de terre puis l’explosion à la centrale de Fukushima Daiichi… avec ma femme et mon fils nous avons dû évacuer en quelques heures en laissant tout derrière nous. » En évoquant ce traumatisme, le potier du village d’Obori, Manabu Kondo, baisse les yeux, presque en méditation. Ici le temps s’est arrêté le 11 mars 2011. À neuf kilomètres de la centrale nucléaire, cette zone est restée totalement interdite d’accès à quiconque jusqu’en novembre 2023 quand les autorités ont levé les derniers ordres d’évacuation de toute la préfecture de Fukushima. Pourtant, dans les rues du village fantôme d’Obori, les petites maisons traditionnelles, parfois effondrées, restent désespérément sans vie.La petite cinquantaine, Manabu Kondo a tout perdu, son atelier de poterie traditionnelle, sa petite boutique et sa maison. Derrière son ancien « chez lui », des ouvriers démolissent une vieille bicoque. Signe d’un retour impossible des habitants d’Obori évacués en panique en quelques heures. Car à l’époque de l’accident nucléaire, plus de 164 000 personnes de la préfecture de Fukushima, survolée par le nuage radioactif pendant des jours, ont été évacuées. Ce voile invisible mortel a réduit à néant la vie et le destin de milliers de familles brutalement déracinées qui n’envisagent plus de revenir vivre dans cette zone maudite à jamais.« Je n’ai pas le droit d’abandonner ce village »« Moi je n’ai pas le droit d’abandonner ce village, raconte Manabu devant son nouvel atelier construit à neuf, sans aucune subvention de l’État, à quelques rues de son ancienne maison. Je suis le seul à être revenu ici,mais je suis l’héritier d’une tradition locale très célèbre de potiers qui remonte à trois siècles, je vais rouvrir ma boutique en juin et ferai revivre l’artisanat local. Je dois réussir. » Le courage de cet artisan demeure une exception. Même si l’objectif du gouvernement japonais est de tout faire pour « revitaliser » la région.« Plus de 90 % de toutes les zones interdites de la préfecture de Fukushima ont été progressivement ouvertes ces dernières années, soit plus de 46 municipalités sur 52 », se félicite Tokasaki Ko, fonctionnaire du ministère de l’environnement, responsable de la « reconstruction et la revitalisation des zones affectées à Fukushima ». Il précise toutefois qu’il reste « certains espaces spécifiques situés sur les territoires des villes de Futaba et Okuma qui restent interdits d’accès aux habitants car nous y avons installé des sites de recyclage et de stockage des terres irradiées récupérés sur les territoires touchés par le nuage radioactif ».Un long processus de décontaminationÀ la suite de l’accident de la centrale nucléaire de Fukushima Daiichi en mars 2011, les autorités japonaises ont commencé en 2013 à décontaminer, plus exactement à scalper la couche superficielle du sol (de 5 à 10 cm) de la région touchée par le panache radioactif. Cette surface, grande comme la Corse, mesure 9 000 km2.Jusqu’à présent, il y avait plus de 1 370 sites de stockage plus ou moins sécurisés et dispersés dans toute la préfecture. « Depuis 2015, nous avons tout centralisé, terre et déchets, sur un immense site de stockage de 16 km2 qui chevauche les villes de Futaba et Okuma », explique Yoshitomo Mori, chargé des processus de recyclage et de stockage des terres.Cet immense site qui ceinture la centrale nucléaire et où travaillent près de 3 000 ouvriers accueille aujourd’hui 13,75 millions de mètres cubes de terre. Ces tonnes de terre sont nettoyées et passées au tamis pour en filtrer les racines, branchages ou petits cailloux qui seront brûlés dans un immense incinérateur construit à cet effet. Plusieurs ouvriers en combinaison verte, casqués, masqués et portant des lunettes de protection, manipulent d’énormes sacs de cendre recueillis des fourneaux. « Notre priorité reste la sécurité, insiste Yoshitomo Mori. Toutes ces cendres sont testées pour en évaluer la radioactivité. En deçà de 8 000 Bq/kg (1), ellesseront mélangées à la terre décontaminée de son césium dans un autre bâtiment. »Une vie normale n’est plus possibleLe message des deux fonctionnaires est clair : l’opinion publique doit être rassurée, tout est testé et vérifié. L’objectif demeure le retour du plus grand nombre d’habitants possible. « Et ce sera difficile », concède Tokasaki Ko. Le gouvernement japonais tient à montrer à tout prix, contre toute évidence, qu’une vie normale peut reprendre.Ces travaux titanesques de recyclage, qui vont coûter plus de 40 milliards d’euros, sont loin d’être aboutis et ne rassurent pas. Car les activités de nettoyage de la terre ont concerné principalement les plaines agricoles côtières et les zones habitées. Mais les forêts n’ont été ni prises en compte, ni décontaminées. Or elles couvrent 75 % du territoire touché par le nuage radioactif et restent interdites d’accès… pour très longtemps.Et en dépit des assurances de sécurité présentées par les officiels, une ultime phase de stockage va concerner les terres radioactives de plus de 8 000 Bq/kg (2). « Elles représentent approximativement 25 % des 13,5 millions de tonnes stockées ici, précise encore Tokasaki Ko, et seront transférées, comme promis aux habitants de Futaba et Okuma, sur plusieurs sites dans tout le Japon d’ici à 2045. » Toujours avec l’objectif, périlleux et utopique, de faire revenir les habitants… dans vingt ans.À Okuma, qui comptait 11 000 âmes avant la catastrophe nucléaire en 2011, seule une poignée d’habitants est revenue visiter son ancienne maison. Futaba, qui recensait 7 100 habitants, est aujourd’hui peuplée de 103 personnes dont 42 anciens habitants. On est encore très loin d’un repeuplement de cette zone sinistrée où le démantèlement de la centrale aux dangereux réacteurs nucléaires fondus va encore durer plusieurs décennies. Dans son atelier flambant neuf, le potier Manabu Kondo soupire. « On ne peut rien faire contre la radioactivité, il ne faut pas y penser, mais il est clair que les gens ne reviennent pas. »—–Treize ans de gestion de crise11 mars 2011. Triple catastrophe : séisme de magnitude 9,1, tsunami sur la côte est, la « vague » provoque l’accident nucléaire à la centrale de Fukushima Daiichi.Le tsunami cause la mort de 15 899 personnes et fait 2 527 disparus.Le nuage radioactif provoque l’évacuation d’urgence de 164 000 personnes dans la préfecture de Fukushima. Zones interdites sur un rayon de 30 km autour de la centrale.Trois des six réacteurs nucléaires entrent en fusion. Le démantèlement total de la centrale va durer des décennies. Coût potentiel, entre 60 et 500 milliards d’euros.Rejet en mer de 31 200 m3 d’eau traitée depuis août 2023. Rejet d’eau prévu pendant trente ans.(2) Au-delà de 8 000 Bq/kg, les terres seront enfouies dans le sol à une profondeur de 70 à 300 mètres.



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